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Pour la Peau

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Mathieu Boisadan: L'innocence fragile, 2018 Oil On Canvas 240 X 200 Cm © Courtesy Galerie Patricia Dorfmann,Paris
Pour la Peau

61, rue de la Verrerie
75004 Paris
FR
December 1st - January 5th, 2019
Opening: December 1st 4:00 PM - 8:00 PM

QUICK FACTS
WEBSITE:  
http://www.patriciadorfmann.com
EMAIL:  
patricia@patriciadorfmann.com
PHONE:  
+33 (0)1.42.77.55.41
OPEN HOURS:  
Tue-Sat 2-7

DESCRIPTION

TEXTE DE L’EXPOSITION : BENJAMIN BIANCIOTTO

Mathieu Boisadan est un cannibale ; un anthropophage plus exactement. Il dévore ses victimes avec appétit, consomme ses complices avec délicatesse, goûte ses influences finement distillées. Il n’est pas question ici de judicieuse métaphore : chez lui, l’art est question d’engagement physique, de mise en danger formelle, de morsure spirituelle.

Tel Saturne dévorant ses adolescents, il absorbe leur puissance, ronge leur immortalité illusoire. Il leur redonne l’éphémère de la chair, leur promet en échange la consécration d’une peinture qui n’attend pas les ors feints et les louanges virtuoses, mais détruit les fonds et abîme les corps, ravive les chairs et réhabilite l’incarnation.

Pour la peau, mais aussi pour un corps, pour la peste, pour le temps présent : des messes en forme de mouvements, induisant des rapports intimes à une peinture concentrée de références et de renvois. Un corps offert à la dégustation ; un remède esthétique ; une segmentation en neuf temps. Puis une invitation à partager un plat d’Innocence (2017), en conservant le sens, en réduisant l’éloquence.

Kuru.

Il a longtemps été envisagé, lors des études anthropologiques sur le cannibalisme, d’interpréter ce geste radical comme l’expression de la volonté d’absorption de la puissance de ses adversaires. Mathieu Boisadan procède, en ce sens, à une double assimilation, fruit d’un combat mené tant contre l’histoire de l’art et ses maîtres que contre sa propre peinture.

Pratiquant avec la même fougue et élégance l’« endo- » et l’« exo- » cannibalisme, il s’approprie la passion pour les marges et l’aviation ambivalente de Malcolm Morley, condense les aplats de David Hockney, convie à son banquet El Greco et Martin Kippenberger, appréhende Eugen Schönebeck comme un pré-renaissant toscan, rend grâce à travers Mikhaïl Nesterov à toute la peinture méconnue de la Russie.

Son refus des codes et des hommages l’amène à se tester lui-même, consumer son oeuvre par une remise en question permanente et salutaire. Il sait qu’il faut aller contre, tout contre même, pour avancer et demeurer vivant ; quitte à affronter un capitalisme destructeur, étrange Moloch, gueule mécanique broyant les volontés, maltraitant l’imagination. Il a conscience que son oeuvre palpite parfois entre la réalité tragique (La Peau (1949), Curzio Malaparte) et les errances apocalyptiques d’une humanité condamnée à se nourrir de ses propres cadavres (Soylent Green (1974), Richard Fleischer).

Le monde est un ventre offert à un couteau aiguisé (Eden épuisé, 2017).

Grave.

Les grandes figures d’adolescents qui dominent ses toiles, présentées à la Galerie Patricia Dorfmann, lui offrent l’opportunité de traiter de la notion de limite, physique ou fictive. Le passage de l’enfance à l’âge adulte dévoile les transitions qui traversent ses tableaux, dans un état de métamorphose jamais complètement achevé, empli de promesses, d’espoirs et de désillusions (L’innocence fragile, 2018). L’adolescent erre entre son arrogance et son immortalité comme entre le Ciel et l’Enfer, quêtant une unité originelle perdue et jamais retrouvée. Ses tableaux ont la cruauté de contes de fées à la violence initiatique (New Paradise, 2016).

Son rapport du corps au monde s’exprime dans un moi-peau, une vision microcosmique répercutant les frontières réelles et symboliques qui scindent encore l’Occident de pays de l’Est ; assimilés, ils s’affirment pourtant irrémédiablement étrangers, tels des relents de « cannibalisme nostalgique ». Alors, Mathieu Boisadan parcourt ses toiles de lignes droites, géométrise le monde, fragmente l’espace (La puissance de l’insouciance, 2017). Aux fonds noirs il oppose les feuilles d’or ; il invite à faire abstraction, devenir écran – oublier la perspective pour se recentrer sur soi, sur le sujet primordial de l’oeuvre.

Ces figures de l’entre-deux oscillent entre le mort-vivant désincarné et le vampire romantique, entre passivité et implosion de la jeunesse, entre la victime expiatoire et la maîtresse iconique (Refuser à la suffocation, 2018).

Une minute pour perdre l’éternité.

Qu’est-ce que nous ne ferions pas pour la peau ? L’irrésistible attraction du corps de l’autre que l’on désire s’approprier pleinement transporte l’érotisme jusqu’au macabre, convie Eros et Thanatos à la même table, renverse nos certitudes.

Nous sommes, regardeurs avides, face à une peinture du désir, où les carnations deviennent palpables, palpitantes (Au-delà de mon corps, 2018). Les bouches s’ouvrent, se taisent, expriment l’extase ou cèlent des envies inavouables. La sensualité devient trouble : le crocodile engloutit un bras (Distortion, 2017) comme l’amant avale son amante (Abandon, 2017). La nature défie la culture, et les morceaux de corps (mains, crânes) ravivent l’esprit de transes ancestrales. La main justement, isolée, condense la pensée du peintre, métonymie de la caresse et de l’ouvrage, du poing levé revendicatif et du monument silencieux ; elle devient signe (Faust, 2017).

Au sein de leurs espaces circonvolus, les êtres guerroient contre l’immobilité, voire l’immobilisme, et cherchent à se mouvoir même entravés. Ils dessinent dès lors de voluptueuses et mystérieuses chorégraphies, et nous font croire à la perspective d’un Dieu qui les accompagnerait dans leur danse (Silence du réel, 2018). S’ils vous invitent soudain à les rejoindre, c’est pour vous faire comprendre à quel point vous êtes bien tous les deux pareils : vous ne savez pas (encore) que vous avez faim.